Préambule à  « L’Effrayable » : un texte inédit d’Andréas Becker

Ce texte est un texte inédit d’Andréas Becker. Andréas l’a écrit en 2008, soit un an avant de commencer l’écriture de L’Effrayable. Il le considère comme une sorte de texte préparatoire au roman…

Photo de famille d'Andréas Becker

Photo de famille d’Andréas Becker

Ma Mère par Andréas Becker

À l’instant même, j’ai l’âge éternel de ma mère, c’est déjà du passé. Le cinq décembre mille neuf cent quatre-vingt-cinq au bout de seize mille sept cent neuf jours de vie, peu avant minuit, elle a refusé d’aller plus loin. Elle m’a mis au monde le huit mai mille neuf cent soixante-deux, je suis maintenant plus vieux qu’elle n’a jamais été.
Compter n’a plus d’importance, plus d’existence. Compter n’est plus. Il n’y a plus rien à compter.
Je ne sais pas si elle savait qu’elle était à la moitié de sa vie quand elle m’a eu.
Elle portait un drôle de nom, imprononçable : Ulla. L’Église catholique l’avait transformé en Ulrike quand elle était chez les sœurs après la guerre puis elle avait repris ces quatre lettres, deux L au milieu entourés de deux voyelles opposées. Ulla, un nom sans ouverture, un nom qui ne s’exprime pas, à peine commencé par une voyelle avalée, on bute sur la muraille des deux L qui laisse à peine la place à une autre voyelle, retenue au fond de la gorge, elle aussi.
Toute la ville était détruite. Ulla avait passé son enfance dans des sous-sols, des bunkers, sous les bombes des Alliés. Elle savait que les Alliés avaient raison, son peuple tort, elle avait mauvaise conscience. Jeune fille elle jouait dans les ruines, dans les campagnes elle courait pieds nus dans des champs de blé fraîchement coupé. Plus tard elle s’étonnera que ça ne lui ait pas fait mal.
Elle ne se plaignait jamais, souriait toujours de son sourire niais, était-ce déjà l’emprise de l’alcool ?
En écrivant je lui survis.
Ma naissance a duré deux jours, quarante-huit heures pendant lesquelles elle mourut deux fois, on la réanima. Nos sangs auraient été incompatibles.
Après la deuxième voyelle, quand on commence tout juste à s’approcher d’elle, c’est déjà fini. Un sourire béat, voilà tout. De ma mère on attendait toujours quelque chose qui ne venait jamais. Elle aussi attendait mais elle ne savait pas quoi.
Je suis né entre ses cuisses. Là où mon père n’avait pénétré que de quelques centimètres, je l’avais prise tout entière, de tout mon corps, je suis passé entre ses petites et ses grosses lèvres, tout près de son clitoris, je lui ai déchiré l’entrejambe jusqu’à l’anus. Ma mère, je l’ai connue de l’intérieur. J’ai sucé à volonté ses seins passant de l’un à l’autre selon ma seule volonté.
Je devenais homme, elle devenait distante. Peut-être qu’elle essayait de redevenir femme, en fait elle était déjà morte.

Il est tôt le matin, il fait froid, dans le brouillard se dresse un mur de ronces. Je suis armé d’une machette, je me mets au travail. Les premières branches coupées, je me rends compte que rien ne change. Les ronces poussent plus vite que pleuvent les coups. Les ronces me griffent les avant-bras comme un chat en fureur. Malgré le froid, une sueur froide sur mon front se mêle au brouillard et coule dans mes yeux.
J’avance. Je dégage une première tombe.
Il commence à faire chaud, midi est déjà du passé. La lumière crépuscule j’arrive enfin devant la tombe de ma mère. Je la sens sous mes pieds, dans la terre fraîche. La pluie lave son nom de la pierre tombale.
Quelque part entre les ronces se cache un serpent.

Ma naissance se situe à cheval entre le jour huit mille trois cent cinquante-quatre et huit mille trois cent cinquante-cinq de son existence. Un tiers de notre vie à nous tous les deux elle a vécu sans moi, moi un tiers sans elle. Nous n’en avons partagé qu’un autre tiers, pas beaucoup en somme pour mère et fils.
Je ne tire aucune gloire de cette symétrie ni rien d’autre, je constate, c’est tout. Elle a eu le U, moi le A, les deux L, nous les avons eus ensemble.
Que vais-je faire maintenant que chaque seconde supplémentaire devient symbole de la culpabilité d’avoir survécu ? Que vais-je faire maintenant que chaque seconde déséquilibre notre relation, que chaque seconde ne me renvoie qu’à moi-même ? Devenir adulte ? Naître une deuxième fois ?

Il n’y avait pas foule à son enterrement. On l’avait déjà oubliée vivante, transformée en poussière, elle était l’absence même derrière son sourire idiot d’alcool et de médicaments. Elle était silence avec son gros ventre gonflé qu’elle regardait comme une étrangère.

C’est d’abord une toute petite ombre qui prend naissance dans l’angle sud-ouest de la chambre de la petite fille. La nuit est striée par de puissants projecteurs qui s’entrecroisent sur les bombardiers alliés. Sur l’étagère dort la seule poupée que son père ait offerte à la petite fille avant de retourner au front. Les bombes font souffler les toits. La poupée tombe de l’étagère. Des bombes incendiaires enflamment les immeubles. La petite fille pleure. Le vent se lève. Brusquement toute la chambre est dans le noir. La mère bouche la fenêtre. Une explosion fait trembler l’immeuble. La mère tire sa fille. Il faut aller au bunker. La poupée restera seule. La poupée brûlera seule.

C’était le 27 juillet mille neuf cent quarante-trois à Hambourg.

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